• Les oiseaux se cachent pour mourir.
    Certaines feuilles se cachent pour mourir.
    Donc, certaines feuilles sont des oiseaux.

              Je suis née sur la ramification 7 de la branchette 4, branche 12  à mi-hauteur d’un vieux platane à Paris.
    Je suis Volète, la 28 797eme feuille de l’arbre et je voulais être un oiseau mais c’est raté.
    A ma naissance, j’étais revêtue d’un duvet blanc, doux, doux, comme des plumes. C’est pour cela que je me suis crue un oisillon. Bon, c’est vrai, je voyais bien qu’il me manquait  une patte, mais les pattes ce n’est pas primordial pour voler. J’étais donc une jeunette de feuille bien arrimée sur ma branche à l’aide d’une patte, grâce à elle je mangeais la sève qui circulait dans tout le système de la branche 12, passant dans la branchette 4 jusqu'à la ramification 7 et au-delà jusqu'à la brindille 27. Je fabriquais de la chlorophylle, je me dopais à mort à la photosynthèse, mais néanmoins, je déprimais sévère.
    Je voulais voler comme un oiseau, mais j’étais une feuille.

              Mes copines se foutaient de moi. Toi un oiseau ? Pourquoi pas une enclume ?  Surtout la 34 782eme, Dur de La Feuille, une garce qui prétendait avoir de la sève bleue. Qui s’la pétait, qui lançait des modes débiles comme chifoumi: Pierre- Feuille- Ciseau. Un truc de barbares.
    Seules mes rares amies, la 28 782eme, Ramette et la 28 543eme, Porte Feuille me comprenaient. Elles me consolaient, me remontaient le moral, on était voisines, forcement ça créer des liens. Il faut dire que Ramette voulait faire une bande. La bande des 500 feuilles. Dans sa bande, sur l'arbre, on n’était pas nombreux, il y avait Pagette, une qui comme moi, ne voulait pas être une feuille, elle rêvait de devenir le page d’un roi. Il y avait aussi Chiffonnée qui avait toujours l’air d’avoir fait la fête et Froissée qui prenait des mouches pour un oui, pour un non. Quand même, on était une sacrée bande…

              Je m’étais fait des copains chez les oiseaux, j’arrivais même à comprendre les noms d’oiseaux qu’ils se lancent sans cesse toute la journée d’une branche à l’autre. J’avais décidé un pigeon de me donner quelques plumes en échange de graine. Pendant que Ramette lui donnait ses graines une à une, moi, je lui volais dans ses plumes. Je crois bien que j’ai un peu exagéré, j’en ai pris trop. Mais attention, le gouvernement avait déjà bien tondu le mouton avant moi. En plus moi, c'était un pigeon que j'avais plumé, pas un mouton. Quand il a repris son envol, il a fait un grand cercle sur la droite en montant dans le ciel, puis il est redescendu en vrille et en piqué et un autobus lui a sauté dessus. On a bien rigolé avec les copines. Enfin, j’avais mes plumes, maintenant j’avais juste besoin de me détacher pour prendre mon envol, mais rien à faire.

                Les jours passaient, les semaines, les mois et un beau jour j’ai vu des choses incroyables se produire, les feuilles s’envolaient les unes après les autres, mais elles retombaient un peu plus loin et restaient au pied de notre arbre. Moi, j’étais prête, j’avais mes plumes, j’allais m’envoler, j’'allais enfin devenir un oiseau. J’ai vu Dur de La Feuille monter en flèche, tourbillonner, retomber comme  crotte de pigeon et se faire ramasser par une pelle. Bien fait !  
    Mes amies sont parties également, Ramette est retombée sur un gros tas de feuille, elle a commencé à compter 1,2,3… à faire des paquets de dix, puis des paquets de cent. Arrivée à 500, elle à dit : "ça y est,  j’ai ma bande" et elle est morte. Porte Feuille s’est posée au pied de l’arbre et tant d'autres feuilles se sont posées sur elle, qu’elle est morte écrasé par le poids. Comme on dit: Porte Feuille ne faisait pas le poids. Pagette elle, a été ramassée par des enfants et on raconte qu’elle a fini collée sur un beau dessin qui montre une maison mal foutue avec des fenêtres dans les coins et une cheminée qui souffle de la fumée rose de travers. On voit aussi sur le dessin qu’un Prince et une Princesse-grenouille habitent la maison moche. Il semble bien que Pagette soit la seule qui ait réalisée son rêve.

              Un jour enfin, mon tour est arrivé, je sentais que mon pied commençait à bouger, j’ai rassemblé toutes mes précieuses plumes sur moi et enfin, une grande bourrasque de vent m’a emportée, je volais, que c’est beau là haut, je planais avec mes amis les piafs, je montais plus haut que les pigeons, le vent, l’ivresse, le vertige… Tient, Icare ! Tient, le Père Noel et ses rennes toujours bourrés. Qu'est-ce qu'ils tiennent les rennes ! Et le Père Noel a bien un petit coup dans l'nez aussi...Le nez rouge, ce n'est pas le froid.

              Hélas, tout à mon exaltation je n’ai pas prêté garde que le vent avait dispersé toute mes plumes, j’étais un jouet entre ses mains et déjà il s’éloignait pour aller retourner quelques parapluies ou soulever un pan de jupe. Il ne me restait qu’une seule petite plume serrée contre moi, autant dire rien.
    Je tombe, ballottée, planant tant bien que mal et je plonge dans un coin reculé de la marre aux canards.

                C’est fini, je me cache pour mourir, je me cache comme un oiseau.

    Les oiseaux se cachent pour mourir.
    Certaines feuilles se cachent pour mourir.
    Donc, certaines feuilles sont des oiseaux.

    Image cliquable

    Conte et photo © Loqman.

    Syllogisme : La feuille morte.

    Partager via Gmail

    12 commentaires
  • Image cliquable

    10 novembre 2013 © Loqman

    Y laisser des plumes

     

    Partager via Gmail

    8 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique